Victor Asenov, l’Indomptable : « Cette fois, c’était à moi de tenir le guidon »
Victor Asenov est le seul ultramarathonien de montagne aveugle de Bulgarie. Nous avons parlé avec « l’Indomptable » des neuf kilomètres qu’il a descendus seul avant le Giro d’Italia, des victoires dont personne ne sait rien, et de ce qu’il attend de la technologie qu’il utilise chaque jour.
- accessibility
- interview

Victor Asenov est le seul ultramarathonien de montagne aveugle de Bulgarie. Aveugle de naissance, la montagne le connaît sous le nom de « l’Indomptable » — un surnom qu’il doit à une série d’exploits que peu de voyants pourraient aligner : un Everesting en 19 ascensions du refuge Aleko au Cherni Vrah, le Pic Noir, en 46 heures et 8 minutes ; la Persenk Ultra, 160 kilomètres ; la spéléologie ; des milliers de kilomètres en tandem.
Le 10 mai, quelques heures avant que le Giro d’Italia n’arrive à Sofia pour la première fois, Victor a descendu seul neuf kilomètres du Tsarigradsko Shose, fermé à la circulation. Pas de tandem. Aucune autre main sur le guidon.
Nous l’avons rencontré pour parler de cette journée-là, des victoires dont personne n’entend parler, et de ce qu’il attend de la technologie sur laquelle il s’appuie chaque jour.
Imaginons que vous collectionniez les expériences : l’Everesting, la Persenk, les grottes, le tandem. En mai, vous avez ajouté ces neuf kilomètres parcourus seul avant le Giro. Quelle place tiennent-ils dans la collection — la pièce maîtresse, ou simplement la dernière arrivée ?
Je ne dirais pas que c’est ma plus belle pièce, mais elle n’en est pas loin. Elle montre que, quand on est handicapé, rien n’est interdit. Et en même temps, ce n’est jamais qu’une étape de plus. Si je ne m’étais pas dit un jour : voilà un objectif, une idée, un défi qui vaut le coup — je n’aurais jamais su que j’en étais capable.
Le plus dur, c’est qu’il n’y avait pas de tandem, pas de voyant devant moi. Le guidon, c’était le mien. Je n’avais que ce qu’on me disait autour.
Si je fais ça, c’est pour montrer à tout le monde — voyants, aveugles, handicapés ou pas — qu’un rêve, quand on en fait un objectif et qu’on s’y tient, ça se réalise.

Photo : Denitsa Kirilova
Comment est-ce qu’on se prépare à neuf kilomètres comme ceux-là ? Comment avez-vous « appris » le parcours — et c’est vrai que vous n’avez pas dormi les nuits d’avant, tellement vous étiez impatient ?
Le vélo, je connais depuis tout petit. Gamin, j’en faisais quand on montait à la maison de campagne. Mais là-haut c’est un chemin de terre, tout étroit — je n’ai jamais roulé vite.
Le parcours, je ne le connaissais pas. On a fait des essais avant, sur un bout d’aérodrome désaffecté, fermé à la circulation. Ce qu’il fallait vérifier, c’était si j’arrivais à tenir la ligne droite pendant qu’on me guidait. Aucun souci, en fait. On a aussi vu si je savais m’arrêter et repartir. Le jour même, quelqu’un roulait juste à côté de moi, sur un autre vélo, et me donnait les indications à voix haute. Il n’en a pas fallu plus.
Le stress, il venait d’ailleurs. Ça faisait une éternité qu’on discutait avec la mairie, mais ils avaient visiblement d’autres priorités. À moins d’une semaine, feu vert — et tout s’est monté en deux jours. Vraiment à la dernière minute.
Ramenez-nous à ce moment-là. Le départ, le milieu, l’arrivée à Orlov Most : qu’est-ce que vous entendiez, à quoi vous vous repériez, quel a été le meilleur moment ?
Je suis parti d’en haut du Tsarigradsko, neuf kilomètres plus loin. Là-haut, silence complet : pas de public, personne, juste mon équipe et moi. On est passés devant des écrans qui diffusaient la course — là non plus, personne pour regarder. Tout l’enjeu, c’était de descendre jusqu’aux gens massés à Orlov Most, le Pont des Aigles.
Vers le milieu, du côté de « Pliska » et de l’hôpital régional, d’un coup il y a eu beaucoup plus de monde. Ça criait, ça encourageait.
Mais le meilleur, c’était l’arrivée, à Orlov Most. Ce qui comptait pour moi, c’était de m’arrêter pile devant le maire — et avec mon guide, j’y suis arrivé sans problème. Et là, M. Terziev sort une idée qu’on n’avait pas prévue : « Et si c’était Victor qui donnait le départ, à ma place ? » Je me suis avancé, et j’ai lancé tout le cortège.
C’était ça, votre meilleur moment ?
Je n’arrive pas à en choisir un, parce que la moitié n’était pas prévue. Après le départ, le Giro a demandé à m’interviewer. Et en pleine conversation, on apprend que je peux aussi franchir la vraie ligne d’arrivée. Décidé sur place. C’était maintenant ou jamais, qu’ils ont dit. Une affaire de secondes. Aucune préparation. On l’a fait, voilà.
Donc non, pas un moment en particulier. C’est l’ensemble qui m’a secoué.
Vous franchissez la ligne, vous passez le klaxon au maire, les Italiens vous diffusent dans le monde entier. Et après ? Le soir même, les jours suivants — comment le monde a réagi en découvrant qui est vraiment l’Indomptable Victor Asenov ?
La couverture du Giro, ça nous est tombé dessus, mon équipe et moi. On n’était pas allés la chercher, et on n’avait aucun lien avec eux.
Mon message, il était pour les gens : lancez-vous des défis, allez au bout de vos objectifs, même quand ils paraissent impossibles. Alors oui, je suis content que l’accueil ait été aussi chaleureux. Et j’espère que quelque part, quelqu’un a décidé de continuer au lieu de tout lâcher.
Ce que je veux, c’est que les gens se poussent un peu, qu’ils prennent des risques — dans leur vie, au travail, n’importe où. Les projecteurs, ce n’est pas mon truc.
Vous êtes entouré de technologie au quotidien : le tandem, le lecteur d’écran, les applis. Qu’est-ce que vous vous êtes dit en apprenant qu’on fabriquait des lunettes à IA pour aveugles en Bulgarie ?
Très agréablement surpris, franchement, d’apprendre qu’il y avait une entreprise bulgare derrière. Du coup je les ai essayées tout de suite, et elles m’ont plu. Après j’en ai parlé autour de moi, à mes proches, parce qu’il ne circulait pas beaucoup d’informations.
Quelle fonction avez-vous essayée en premier, et pourquoi celle-là ?
La première fois, c’était dans les bureaux de l’entreprise. J’ai pris la description de l’environnement. Ce qui m’a plu, c’est la précision, le détail avec lequel les lunettes décrivent ce qu’il y a autour — et puis les voix, la façon dont elles lisent, dont elles gèrent tout ça. J’ai choisi cette fonction-là parce que c’est vraiment utile au quotidien.
Je leur ai fait beaucoup de retours, beaucoup de suggestions, parce que je voyais bien que cette technologie avait de la marge. Et je suis content : l’équipe a vraiment écouté, et le produit s’est amélioré.
Et au jour le jour, vous vous en servez surtout pour quoi ?
Trois choses, principalement : reconnaître les billets, vérifier les tickets de caisse, lire les étiquettes. Les trois marchent très bien.
La reconnaissance des billets m’a beaucoup servi au moment du passage du lev à l’euro, quand les deux monnaies circulaient en même temps. Les lunettes m’ont aidé à m’adapter plus vite, et avec plus d’assurance.
Les tickets de caisse, c’est ce que j’ai le plus utilisé jusqu’ici. Les lunettes me lisent le nom du magasin, les articles, les prix, le total — et le double affichage des prix ne leur pose aucun problème. En ce moment, ça me simplifie nettement la vie.
Les étiquettes, j’en lis beaucoup quand je fais les courses. Le plus souvent je veux juste savoir ce que j’ai dans la main. Parfois les ingrédients, ou la date de péremption.
Et parmi les fonctions de reconnaissance, celle que j’utilise le plus, c’est la description continue de l’environnement.
Votre victoire la plus sous-estimée — celle dont vous êtes fier et dont personne ne sait rien ?
Il y en a une qui date : j’ai réussi à convaincre la mairie de financer une partie de l’école de chiens guides. Mais bon, c’était en 2013. Sinon, presque personne ne sait que j’écris à toute une série d’institutions.
La prochaine grande aventure de la collection ? Et les lunettes ont un rôle à y jouer ?
En ce moment, mes gros défis sont sur le vélo. J’en ai un de prévu : sept montées sur les pentes de l’Etna cette année. D’un petit village jusqu’au sommet, on redescend, on remonte, sans s’arrêter — jusqu’à cumuler la hauteur de l’Everest.
Une fonction de navigation urbaine est en préparation. Qu’est-ce que ça changerait pour vous ?
Le jour où les lunettes sauront guider quelqu’un dans une ville, elles me serviront pour un autre objectif, c’est sûr. Je veux aller en Amérique du Sud — l’Argentine et le Pérou surtout. Mais ça, c’est pour plus tard.
Quand on lui demande ce qu’il dirait aux gens, Victor répond sans hésiter : lancez-vous des défis, poussez vos limites, visez plus haut — dans tous les domaines.
Mais il ajoute la deuxième moitié, celle qu’on oublie presque toujours.
« Quand on prend un risque, il faut aussi savoir ce que ça peut donner. Un risque, parfois, ça se mesure — ce n’est pas foncer tête baissée. »
Vu du dehors, ce qu’il fait n’a pas toujours l’air prudent. Il soutient que c’est exactement l’inverse : il ne part jamais sans une porte de sortie, sans un plan B.
Et à propos de tout ce qui sort de nouveau, y compris cette technologie qui commence tout juste à apprendre à décrire son monde :
« Il faut que les gens acceptent d’essayer. De laisser sa chance à ce qui sort, et parfois une deuxième chance. Ça peut ne pas plaire au début — mais c’est précisément ce retour-là, même négatif, qui fait avancer ces technologies. Sinon, on en resterait indéfiniment aux vieilles méthodes. »